Mercredi 24 octobre 2012 — Dernier ajout dimanche 11 novembre 2012

Albert Lebourg par Samuel Frère

LE PAYSAGISTE ALBERT LEBOURG
Par M. SAMUEL FRÈRE.

Extrait du livre édité en 1911… par Samuel Frère. (Rouen - Imprimerie Gagniard (Léon GY, successeur) Rue des Basnage, 5 …)

A la dernière session des Assises de Caumont, celui de vous que la bienveillance de ses collègues appela à l’honneur de présenter le rapport sur le mouvement des beaux-arts en Normandie pendant les cinq dernières années, fut amené naturellement à s’occuper des principaux peintres vivants de la région et il dut insister sur la figure d’un paysagiste normand devant lequel tout le monde aujourd’hui s’incline : M. Albert Lebourg, membre correspondant de l’Académie.

Pour donner des indications exactes sur la carrière de M. Lebourg, le plus court était de se renseigner auprès du peintre en personne. Au lieu de répondre à une lettre par une autre lettre, Albert Lebourg aima mieux causer. Une visite en amena une autre, et, sans être doué de perspicacité, le rapporteur ne tarda pas à découvrir, que si les tableaux de l’artiste étaient bons à contempler, l’artiste lui-même, ou pour mieux dire, l’homme derrière le peintre, se trouvait être une personnalité des plus attachantes : la bonté, la modestie, l’indulgence pour les autres, une sévérité presque exagérée envers lui-même, de larges convictions esthétiques révélant un idéal élevé, un amour passionné, fiévreux pour son art, une simplicité de manières et une franchise de relations à ce point faciles, qu’on se prendrait à dire de lui, si le mot n’avait été détourné par l’usage de son sens exact : « Quel brave homme ! » C’en était assez, vous l’avouerez, pour distraire le biographe de son programme initial. De jour en jour il laissait donc dériver sa barque académique pendant que le fil du courant l’entraînait sur des rives où poussaient les fleurs de l’amitié derrière celles de la critique.

Mais quand vint le moment de donner une forme écrite au travail destiné aux Assises, le rapporteur éprouva quelqu’embarras. Impossible de tout dire dans une étude où la place eut manqué pour s’étendre à loisir. J’ai pensé, Messieurs, qu’on devait compléter cette lacune entre nous. Ces détails plus intimes seront d’ailleurs mieux à leur place dans l’ambiance de la famille intellectuelle à laquelle appartient notre éminent confrère.

En dépit de son rare mérite, Lebourg, né à Montfort-sur-Risle, était, il y a dix ans, moins prisé en Normandie que partout ailleurs. L’élite de la critique ne le perdait pas de vue sans doute, et vous aviez l’œil sur lui, vous, Messieurs, qui savez discerner les productions et les hommes dignes d’être suivis, mais le gros public normand paraissait au moins l’ignorer. Lebourg n’exposait guère : aux Salons rouennais, on l’avait aperçu par hasard une fois. A Paris même, quoique associé, il cessait, en 1908, d’envoyer aux salons de, « la Nationale » ; on l’accusait de se terrer. D’aucuns se demandaient s’il travaillait encore !

Oui, Messieurs, il travaillait, il voyageait, il s’assimilait, il recueillait d’innombrables études, croquis, dessins, impressions de toute heure et de toute saison, mais dès qu’une toile était à point, elle passait à Paris dans les mains d’un marchand de tableaux, dans la galerie d’un collectionneur avisé où elle disparaissait, de sorte qu’il ne restait guère à Lebourg grand-chose à montrer aux expositions : à moins d’aller le chercher là où il était, on le rencontrait plus rarement que d’autres ne le valant pas. Ce côté-là de sa vie lui est bien particulier. De bonne heure, Lebourg a eu la bonne fortune, une bonne fortune méritée, de vendre ses œuvres, et cet agréable régime lui a apporté à la fois satisfaction et regret. Il faut l’entendre traiter ce sujet spécial avec la réserve modeste et franche qu’il apporte toujours à se mettre en scène : « Il y a ceux qui vendent, dit-il, et ceux qui ne vendent pas. De ce que le tableau se vend, il ne s’ensuit pas qu’il soit bon. D’autre part, beaucoup de chefs-d’œuvre restent invendus ! Le mérite d’un peintre (c’est toujours lui qui parle) ne se mesure donc pas au prix de ses toiles, pas même au fait qu’il en a rencontré preneur : on est ce qu’on est : si on a la chance de se voir goûté, et à la mode, on en profite et voilà tout, mais vous serez trois fois aveugle si vous ne cherchez plus à progresser, sous prétexte de succès marchand. En attendant, les toiles partent : parce qu’il en est demandé beaucoup, on en fournit beaucoup ; parfois on a le regret d’en voir s’en aller qu’on aimerait à retenir pour les plus pousser, pour les reprendre, pour les développer dans des dimensions plus vastes, pour les transformer en pages notables, dignes d’un musée ou d’une galerie publique. C’est le revers de cette médaille dorée. Dans ces moments-là, on peut le dire, la mariée est trop belle ! »

De pareils scrupules honorent un peintre. Heureusement justice est rendue tôt, ou tard aux élus : malgré tout, il arrive une époque où l’artiste de valeur voit ses pairs, ses élèves, ses concitoyens et la masse du public lui rendre un hommage désintéressé. Déjà, la vente Gerbeau réunissant, en mai 1908, un ensemble imposant de vingt-cinq toiles supérieures, signées par notre collègue, avait, permis de mesurer l’envergure de ce grand talent. Son exposition de la Nationale de 1909, où il effectuait sa rentrée avec une demi-douzaine d’œuvres de première marque, entre autre une vue prise à La Bouille, faisant penser à la fois à Turner et à Constable, semblait une sorte de résurrection d’où Lebourg sortait plus fort et plus parfait ; enfin tout récemment, et pour revenir à la province, nous voyions s’ouvrir au Musée de Rouen, par suite de l’offre de la collection Depeaux, une salle composée exclusivement des toiles de notre collègue, avec, au premier rang, cette admirable Neige en Auvergne, tableau de grandes dimensions, hautement pensé, et excellemment exécuté devant lequel, le jour de l’inauguration, le public a fait à Lebourg une véritable ovation.

Et ce public, vous enterriez bien, ce n’était pas seulement la dynastie des marchands ou des collectionneurs friands d’une denrée esthétique susceptible d’une cote ascendante dans un avenir plus ou moins prochain, c’était nous, Messieurs, nous tous, artistes, hommes de plume ou de parole, savants, musiciens, amateurs même sans galerie, chercheurs même sans portefeuilles, étrangers à la salle Drouot, et peu familiers des vitrines Bernheim ; c’était enfin, nous, le public normand, retrouvant son compatriote et s’en réjouissant une bonne fois ! Lebourg était désormais bien à la Normandie, et la Normandie bien à lui.

Albert Lebourg est né à Montfort-sur-Risle le 1erfévrier 1849 ; il va donc avoir bientôt soixante et un ans. De taille un peu au-dessus de la moyenne, une tête ronde et puissante emmanchée dans beaucoup de cou sur un corps solide, les cheveux coupés ras, des yeux bien ouverts, des yeux mouillés, penseurs, mais point du tout caverneux sous l’ouverture de l’arcade sourcillière, une physionomie jeune encore, calme et pondérée, annonçant un esprit réfléchi, maître de lui ; peu de gestes, rien de méridional, un homme tout en fond, se laissant pénétrer peu à peu avec un air de bonté qui est le charme de ce masque septentrional, une parole abondante, désertant de préférence les lieux communs, timide et hésitante d’abord, puis serrant peu à peu l’idée et lui donnant finalement l’expression juste, vraie, colorée, complète.