Samedi 27 octobre 2012 — Dernier ajout dimanche 11 novembre 2012

Bruits assez inquiétants sur la santé d’Albert Lebourg

Bruits assez inquiétants sur la santé d’Albert Lebourg :

Interveiws SUR LEBOURG

Bruits assez inquiétants sur la santé d’Albert Lebourg : on parlait d’une attaque d’hémiplégie… Son ami, le Dr Paulin, nous renseignerait.

Rue de Sèvres, dans la partie de cette rue qui avoisine Necker. La porte cochère s’ouvre sur ce tableau inopiné : cent adolescentes courent, crient ou sentimentalement se promènent dans un jardin de pensionnat qu’agrandissent, par delà le mur bas, les arbres du parc contigu. A travers ce jeune peuple on accède au pavillon qu’habite le Dr Paulin, auteur de tant de bustes d’une expression fidèle : ceux de Degas, de Guillaumin, de Lebourg, de Monet, de Pissarro, de Renoir, de Rodin, de Thiébault-Sisson et de maints champions de la médecine et de la chirurgie.

Aux premiers mots, il nous rassure.

— Nulle inquiétude à avoir. Les soixante-dix ans de Lebourg sont robustes et il sera rétabli bientôt. Si vous ne l’avez pas trouvé à domicile, c’est qu’il est actuellement soigné en Normandie chez un de ses beaux-frères Guilloux… Oui, il avait épousé (depuis quelques années il est veuf) Mlle Guilloux, fille d’un sculpteur qui a beaucoup travaillé à la Restauration de la cathédrale de Rouen et dont les deux ou trois fils sont sculpteurs eux aussi.

Comme on ne sait pas grand’chose des débuts de Lebourg, nous faisons appel aux souvenirs lointains de notre interlocuteur.

— C’est, nous dit-il, par Portier, l’aventureux marchand de tableaux, que je l’ai connu, en 1882. Peu après, j’allai chez lui, accompagné d’un notaire de province, Me Masoir, dans l’étude de qui j’avais grossoyé avant de faire ma médecine. L’atelier, rue des Gobelins, était plein de toiles. Combien les vendait-il ? Deux cents francs. Je venais de m’établir et n’étais pas riche. Mais le peintre l’était moins encore ; le prix était minime ; les œuvres, charmantes. J’en pris dix, Masoir deux. Nous fîmes de la propagande. En trois mois, Lebourg vendit cent tableaux. Ses amateurs de la première heure devinrent ses amis et restèrent ses clients.

— Etait-il lié aussi avec les autres impressionnistes ?

— Il n’eut pas avec eux, qui d’ailleurs étaient ses aînés de deux ou trois lustres, de rapports très suivis. Pourtant il avait participé à leurs expositions de groupe de l’avenue de l’Opéra et de la rue des Pyramides.

Causant, nous traversions des pièces où le regard était sollicité par des dessins de Trinquesse et de Liotard, une sanguine de Renoir, un pastel de Degas, un Gauguin, un Mancini, une aquarelle de Jongkind, des copies, par Paulin, de Degas et de Corot, — et force œuvres de Charles Maurin. Le Dr Paulin en installe une sur un chevalet, nous munit d’une loupe et nous convie à examiner l’œil et l’oreille de ce portrait de femme, s’excusant :

— Ce n’est pas ainsi qu’il faut voir la peinture ; mais, vraiment, poussée à ce point, la minutie prend de l’intérêt. Le plus singulier est qu’ici elle n’affaiblit en rien l’effet d’ensemble. Homme curieux à plus d’un titre, ce Maurin, et pourtant quand il mourut, il y a quelques années à peine, il était bien oublié.

— L’exposition particulière qu’on prépare lui redonnera du relief, peut-être. — Ce serait juste. Il avait des dons et une sûre technique. Mais d’esprit si vagabond ! Degas, qui l’aimait beaucoup, disait : « Il a gâché un des plus beaux talents que je sache. »

Ce Maurin, en effet, dispersait un peu ses efforts. Il a inventé la peinture au vaporisateur. Il a fait les portraits d’Emile Henry, de Vaillant, de Ravachol, gravures sur bois d’un bon canif. Il est le créateur — et n’en était pas peu fier — d’une canne avec laquelle on pouvait peindre, pêcher, piocher, assassiner, faire de la musique, au besoin marcher. Il avait appris à son caniche le langage humain et Lautrec, familier de l’atelier de la rue Gabrielle, écoutait inlassablement leurs dialogues… Cependant, nous avisons au mur deux ou trois tableaux de Lebourg de sujets manifestement barbaresques.

— Lebourg, nous étonnons- nous, a donc voyagé en Orient ?

— Il était professeur de dessin au lycée d’Alger, vers ses vingt-cinq ans, c’est-à-dire en 1875. Il connut bien Mgr Lavigerie, à qui il présenta Eugène Vidal. Sa barbe, son ampleur, sa pourpre faisaient du cardinal un . souhaitable modèle. Vidal venait d’ébaucher un portrait, quand le portraituré dut partir aux oasis du sud, en tournée pastorale. Et voilà les deux peintres maîtres du palais. Or le cardinal tardait à revenir et Vidal s’impatientait. Avec de l’osier, des tapons de papier, des paquets de chiffons et des cordes, Lebourg confectionne un énorme mannequin, que l’on affuble des habits sacerdotaux, et Vidal peut se remettre à la besogne. La séance finie, on rangeait le mannequin au haut d’un escalier. Un beau jour, le cardinal reparaît. Il discerne dans l’ombre son hallucinante effigie, s’émeut d’un tel prodige, reconnaît enfin l’artifice, croit à une irrévérence et, furieux, botte son double, qui se disloque en dégringolant les marches. Ainsi, conclut le Dr Paulin, ainsi périt la seule œuvre de sculpture qu’ait jamais faite Lebourg. Mais il peignait mieux.

Félix. Fénéon

Extrait du journal :

BULLETIN DE LA VIE ARTISTIQUE
l ère Année. N° 23. I er Novembre 1920

PARIS
MMBERNHEIM-JEUNE a Cie, ÉDITEURS
(EXPERTS PRÈS LA COUR D’APPEL
25, BOULEVARD DE LA MADELEINE
15, RUE RICHEPANCE

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