Samuel Frère - Albert Lebourg

Albert Lebourg par Samuel Frère

Rien n’annonçait dans son enfance qu’il dût figurer un jour à la tête de l’Ecole française de paysage ; il fit de bonnes études au Lycée d’Evreux et revint à Montfort, où il rencontra l’artiste rouennais Victor Delamare, dont notre regretté collègue, M. Hédou, a écrit la biographie. Delamare lui donna des notions de dessin d’après nature. C’était, vous le savez, un crayon habile, expert à rendre les effets pittoresques, les oppositions vigoureuses de lumière et d’ombre ; tempérament de peintre, usant pour exprimer son inspiration de tous les moyens : frottis, estompages, grattages, empâtements, il se souciait avant tout d’envelopper son sujet dans une belle tonalité générale, où il ne craignait pas de noyer les détails. Ce sera aussi la manière de Lebourg ; l’influence du premier maître, sans être décisive, se discernera plus tard.

Lebourg avait dix-sept ans.

Allait-on en faire un artiste ? Ses parents n’y pensaient guère ; ils cherchaient alors à obtenir son entrée dans l’Administration des chemins de fer de l’Ouest. Usant d’interventions complaisantes, son père le mena un matin chez un gros bonnet, d’où dépendait son avenir. On s’apprêtait à nouer l’affaire sur place. Un pas de plus et Albert Lebourg devenait candidat à une position de sous-chef des expéditions à Allouville-Bellefosse ou ailleurs.

Voyez, Messieurs, à quoi tiennent les choses ! Par miracle, ce jour-là, le protecteur souffrait de son arthrite : il ne put recevoir le futur auteur de La Neige en Auvergne. L’entrevue était donc manquée ! puis la présentation, retardée, fut indéfiniment ajournée. Du coup, Albert Lebourg renonça à la casquette galonnée et entra dans l’atelier de M. Drouin, architecte. Il était sauvé !

A Rouen, où il s’installa, sa vocation le poussait du côté de l’Ecole municipale des Beaux-Arts, dirigée par M. Morin. Il en suivit les cours, et aidé des conseils de Delamare et de Lefebvre, un autre peintre rouennais dont les études sont restées précieuses, il se consacra presque exclusivement au paysage. Le palmarès de 1869 atteste ses premiers succès dans la section de dessin d’après nature, inaugurée par le Directeur.

C’est l’heure où le plein air commence à le griser. L’atelier est triste, on n’y voit, ni collines fuyantes, ni eaux miroitantes, ni effets de nuages ; Lebourg prend donc son pliant et court s’installer dans les îles ou sur les berges de la Seine. En 1872, il brosse une vue du Pont-Suspendu et l’expose chez M. Legrip. La toile se tenait bien, le site était dans l’air, mais les amateurs Rouennais s’arrêtaient au dehors sans entrer, discutant, épluchant et … se réservant. On se réserve volontiers chez nous.

Une après-midi, un voyageur, un étranger, passe par là. Il aperçoit le tableau :

— Mais elle est fort jolie, cette pochade, qui donc a fait ça ?

Il entre et se renseigne : l’œuvre est signée d’un commençant !

— Tant mieux, dit l’amateur, l’avenir est à lui ; je suis M. Laperlier, président de la Société des Beaux-Arts d’Alger, et je prends en ce moment les eaux de Forges. Envoyez-moi votre jeune homme et qu’il m’apporte ses études, nous causerons. Le surlendemain, Lebourg, surpris, débarque à Forges, chargé de ses portefeuilles. Très connaisseur, et devinant à l’aspect de ces ébauches la valeur réelle du rapin, M. Laperlier fait d’abord son choix et alligne ses louis d’or. Joli bruit pour commencer ! puis la conversation s’engage ; la physionomie, pleine de franchise et d’intelligente bonté de Lebourg s’éclaire de plus en plus, M. Laperlier est enchanté :

« Mon ami, lui dit-il à brûle-pourpoint, vous me plaisez : voulez-vous la place appointée de professeur à l’Ecole libre des Beaux-Arts d’Alger. Ma Société en dispose aujourd’hui : je vous l’offre ».

Lebourg accepte sans hésiter, fait ses adieux à MM. Drouin, Morin, Delamare et Lefèvre, et s’achemine vers l’Afrique où nous le rencontrons au mois d’octobre 1872.

Il passe ainsi quatre ans à Alger, s’imprégnant de lumière et d’air, donnant à la nature orientale toutes les heures libres que ne réclament pas ses travaux à l’Ecole des Beaux-Arts et à l’Ecole normale où il vient d’être nommé. Les leçons particulières ne lui manquent pas non plus, l’aisance s’installe en son logis et, comme il aime à le répéter quand il évoque ces souvenirs lointains : « A Alger, j’étais bien gâté ».

Jusqu’en 1876, il mène, cette heureuse vie, ponctuée seulement par un voyage à Rouen, au moment de son mariage avec Mlle Guilloux, la sieur d’Alphonse et d’Albert, les statuaires Rouennais dont notre distingué confrère, M. Paulme, faisait, à la dernière séance publique, un éloge si justement applaudi.

Un autre que lui se fût sans doute laissé séduire à tout jamais par la mer bleue, les rochers rouges, les minarets blancs, les cyprès noirs, les panaches gris des palmiers dans une atmosphère sèche, ces mille jeux de l’éther sur le désert, que Fromentin a si bien décrits dans son « Eté dans le Sahara ». Lebourg était trop profondément Normand, il avait reçu de la fréquentation de notre province une impression native trop intense pour oublier les brumes bleues de son pays d’origine. Quand il revint en 1877 se fixer à Paris, il remportait donc un grand nombre d’études, dont plusieurs sont restées en sa possession, dont une seule figure maintenant au musée de Rouen, dont la plupart constituaient un bagage précieux de documents utilisables par la suite. Il avait pratiqué là-bas une éducation de l’œil dans la patrie du soleil, et, depuis, cela est certain, tout en conservant à ses paysages normands, hollandais ou auvergnats, la couleur de l’ambiance résultant de leur latitude, il a pris la coutume d’exprimer le beau dans nos régions par ses manifestations les plus lumineuses. Ses ombres ne sont pas opaques, ses vigueurs ont de la transparence et même dans les gris sa palette reste chaude. La mélancolie des hivers de nos climats du Nord au grand manteau de neige semble elle-même, sous la richesse de son pinceau, révéler parfois des dessous tout prêts à se réveiller à l’annonce du printemps, grâce à des tons de préparation rouge plus riants et plus sonores. Les ciels qui servent de dôme à ses bords de Seine n’ont bien entendu aucun rapport de ton local avec les ciels d’azur de Blidah, ils sont plutôt balafrés par les nuées, mais dans le conflit des volutes vaporeuses dont se couronne ses paysages, orages ou beaux temps, calmes ou coups de vent, la pondération des valeurs et le jeu des colorations sont si savantes que peu de ses toiles restent sourdes. Lebourg obtient par l’usage des complémentaires des vibrations de lumière d’une énergie incomparable. Je n’en veux pour exemple que cette splendide nuée cuivre rosé surmontant dans son dernier tableau de « la Nationale » les coteaux de Caumont près La Bouille. En dessous, le panache de fumée vomie par la cheminée du steamer du premier plan continue le ciel sur les eaux, il les relie, et, par ses harmonies violettes, il exhalte encore l’or du nuage rose, tant il est vrai que, sans travailler dans un pays dit de couleur, on peut se montrer coloriste transcendantal.